Chaque 18 novembre, le Maroc célèbre sa Fête de l'Indépendance, un événement qui marque la fin du protectorat français en 1956 et la reconquête de la souveraineté nationale. Pourtant, réduire cette date à une simple rupture historique avec une puissance coloniale serait passer à côté de sa portée profonde. L'indépendance marocaine ne se limite pas à une souveraineté politique interne : elle s'est progressivement transformée en une véritable autonomie diplomatique, pleinement visible aujourd'hui dans la manière dont le Royaume conçoit et exerce sa politique étrangère, notamment dans l'espace moyen-oriental.
La célébration du 18 novembre rappelle non seulement la libération territoriale, mais aussi la naissance d'une diplomatie proprement marocaine, façonnée par une tradition monarchique ancienne, un rôle religieux singulier dans le monde musulman et une vision stratégique qui a toujours cherché l'équilibre plutôt que l'affrontement. Cette autonomie est d'autant plus visible dans un Moyen-Orient traversé par des rivalités aigües, où de nombreux États sont souvent contraints de s'aligner sur de grands blocs régionaux ou internationaux. À l'inverse, le Maroc a su construire une position indépendante, cohérente avec ses valeurs et ses intérêts, et respectée par des acteurs aux orientations parfois opposées.
L'indépendance diplomatique marocaine s'inscrit aussi dans la mémoire de la Marche Verte, dont on a célébré récemment le 50ᵉ anniversaire. Cet événement symbolique, en 1975, a démontré la capacité du Maroc à combiner mobilisation populaire, action pacifique et stratégie géopolitique. La Marche Verte a ainsi renforcé la conviction nationale selon laquelle la souveraineté n'est pas seulement une question de territoire, mais également de vision politique et de maîtrise des relations extérieures. En célébrant la Fête de l'Indépendance dans ce contexte, le Royaume met en évidence la continuité d'un projet national qui s'étend de la libération politique à l'autonomie internationale.
Cette autonomie est particulièrement perceptible dans la manière dont Rabat aborde les crises du Moyen-Orient. Contrairement à plusieurs acteurs de la région, le Maroc ne cherche ni statut de puissance militaire ni rôle hégémonique. Il privilégie une diplomatie à la fois prudente, profonde et efficace, qui repose sur un travail patient, souvent discret, mais déterminant. Le Royaume refuse les postures spectaculaires pour leur préférer l'action constructive, la recherche d'équilibres et la priorité donnée à l'humain.
La crise à Gaza l'a montré de manière éloquente. Tout en affirmant clairement que la « cause palestinienne » est une « cause nationale », et en soutenant de manière constante les droits légitimes du peuple palestinien, le Maroc n'a pas pour autant cédé à la logique de l'escalade verbale ou du positionnement idéologique rigide. Sa démarche a été pragmatique : aider concrètement les populations civiles, contribuer au dialogue, préserver des canaux de communication indispensables, et maintenir un rôle de passerelle entre des acteurs en conflit.
L'exemple de l'acheminement de l'aide humanitaire marocaine à Gaza via l'aéroport Ben Gurion est particulièrement révélateur. Ce choix, loin d'être anodin, souligne une capacité rare dans la région : celle de conjuguer solidarité avec la Palestine et maintien de relations fonctionnelles avec Israël. Cette posture s'inscrit dans l'esprit des Accords d'Abraham, que le Maroc a abordés non comme un renoncement à ses principes, mais comme un instrument supplémentaire pour agir au service de la paix et de la stabilité régionales.
En gardant une relation ouverte avec Israël tout en restant fidèle à la cause palestinienne, le Royaume a démontré sa volonté d'être un acteur autonome, qui ne subit pas les pressions extérieures et qui construit ses propres chemins diplomatiques. Cette indépendance d'action donne au Maroc un rôle singulier : celui d'un pays capable de servir de relais, parfois invisible, entre des parties souvent incapables de dialoguer directement. Si des acteurs comme le Qatar sont apparus sur le devant de la scène médiatrice, il n'est pas impossible que la présence marocaine, discrète mais solide, ait contribué indirectement à créer un climat favorable aux discussions.
Cette autonomie diplomatique s'explique aussi par la vision stratégique du Royaume chérifien depuis l'indépendance. Le Maroc a toujours cherché à préserver sa liberté de décision, que ce soit dans ses relations avec les puissances occidentales, les pays du Golfe ou les partenaires africains. Cette politique étrangère indépendante est un héritage direct du 18 novembre 1956 : elle reflète l'idée que la souveraineté véritable ne se limite pas à l'autogouvernance, mais inclut la capacité à défendre ses choix, ses alliances et ses priorités sur la scène internationale.
Pour les Européens, saisir cette dimension est essentiel. Le Maroc n'est pas un simple partenaire dans les domaines économiques ou migratoires ; il est un acteur régional à part entière, doté d'une identité diplomatique forte. Son comportement au Moyen-Orient est le reflet d'une maturité géopolitique construite au fil du temps, enracinée dans son indépendance et renforcée par des décennies de stabilité interne.
Ainsi, la Fête de l'Indépendance ne renvoie pas seulement à un passé glorieux : elle exprime une dynamique toujours vivante. Le Maroc ne célèbre pas seulement la libération de son territoire, mais la liberté de penser et conduire une politique étrangère souveraine. Dans un contexte moyen-oriental fragmenté, cette autonomie devient un atout précieux. Le 18 novembre apparaît alors comme un rappel que l'indépendance est un héritage, mais aussi un exercice permanent : celui d'une diplomatie qui reflète la volonté nationale, et qui permet au Maroc de jouer, avec discrétion et efficacité, un rôle stabilisateur au sein d'une région en crise.
Marco Baratto
Commenti
Posta un commento